Interview d'Alice Rolland, journaliste.

Présentez votre projet : public, durée, budget, mise en place, fonctionnement…

1083 (http://www.1083.fr/) est une marque de vêtements – jeans et baskets – éco-conçus et fabriqués en France. Le nom de la marque 1083 fait référence à la distance qui sépare les deux villes les plus éloignées de France. Sur un prix d’achat de 89 € pour un jean en coton bio, 85 € sont redistribués en France. Seuls les bobines de coton bio et les boutons viennent d’Italie : on a relocalisé tout ce qui était relocalisable.
Nous avons  lancé le projet en 2012, en commençant par la recherche de partenaires industriels avec lesquels produire nos produits. Nous avons d’abord créé des prototypes, puis la première distribution a commencé en 2013. Pour cela, nous avons lancé une souscription à l’aide du financement participatif (crowdfunding) sur le site Ulule. Cent commandes sur le site nous apportaient 10 000 € : de quoi acheter les matières premières pour mettre en place le projet. Finalement, nous avons eu près de 2550 précommandes, ce qui a complètement changé la dimension du projet. Cela nous a permis de tisser plus et donc produire plus.

Notre clientèle est essentiellement française, mais nous avons aussi des clients français de l’étranger (USA, Canada, Suisse….). Malgré tout, on ne peut pas dire qu’il y ait vraiment un «client-type». Spécialistes du vêtement bio depuis plusieurs années, le fait d’ajouter une dimension locale au projet nous a justement permis de toucher d’autres clients. Parler de produit «écolo» peut être clivant, alors que des vêtements écolo et locaux touchent plus le consommateur, qu’il soit jeune ou vieux, que ce soit un homme ou une femme.

 

Qui est à l’origine de cette initiative ? Pourquoi était-il nécessaire d’agir ?

    Avant de lancer ce projet, j’étais gérant depuis six ans d’une boutique, Modetic (http://www.modetic.com), qui distribuait des vêtements de marque éthique, équitable et bio, à Romans (Drôme) et sur Internet. Nous devions faire face à un problème : beaucoup de nos fournisseurs avaient fermé ces dernières années, conduisant à la fermeture de nombreuses boutiques de mode éthique en France. Hors, notre boutique et notre site Internet étaient très liés à la notoriété des marques que l’on diffusait. C’est pourquoi, plutôt que de trouver de nouvelles marques, nous avons décidé de créer notre propre marque.

    Il se trouve que Romans a été pendant longtemps la capitale de la chaussure. C’est aussi une ville qui a beaucoup souffert de la délocalisation. Ainsi, d’un côté nos consommateurs nous demandaient des vêtements plus locaux, de l’autre des fabricants sur place manquaient de volume de production. Nous avions trouvé le meilleur moyen de raccourcir le circuit de distribution, limiter les intermédiaires, faire des économies d’achat et réduire les marges. C’est ainsi qu’est née la marque 1083.

 

Un projet semblable est-il déjà mis en œuvre ? En France, en Europe, dans le monde ?

Un projet de jean teint et confectionné en France n’était pas quelque chose d’innovant il y a vingt ans. Mais entretemps, l’outil industriel textile français s’est complètement délité. C’est pourquoi nous n’avons pas pu nous inspirer de projets existants. Nous avons au contraire dû réinventer un modèle. Concernant le concept, on s’est inspirés des projets participatifs, ainsi que des projets « made in France » comme Archiduchesse ou Le Slip français.

 

Quels partenariats ont été mis en place ?

 A Romans, nous avons pu compter sur les industriels locaux qui possédaient déjà le savoir-faire dont nous avions besoin. Nous avons fait appel à un atelier en ce qui concerne le design, la création du prototype et la production. La chaussure demandant un savoir-faire différent, c’était un vrai confort pour nous de trouver un fabricant la basket.

Concernant le produit textile, il nous a fallu plusieurs mois pour trouver les bons partenaires. Notamment pour le tissage du coton. Un paradoxe puisque le jean est fait en denim, un tissu qui est originaire de la ville de Nîmes. Au final, le jean est teint et tissé près de Rouen dans la Loire, ennobli (qui lave le tissu une fois tissé) dans l’Ain (près de Lyon), puis confectionné à Marseille. Seuls le filateur de coton et le fabricant de bouton sont situés en Italie, dans la région de Milan.

 

Devez-vous faire face à des blocages et des difficultés particuliers ? Lesquels ? Sont-ils financiers, pratiques, politiques ?

Le problème du financement a été levé grâce au financement participatif. Cinq emplois ont été créés depuis le début de l’aventure : on peut vraiment dire qu’on en est là grâce à nos clients.
Le problème de la communication a été lui aussi levé grâce au financement participatif. Les gens qui sont allés sur le site en ont ainsi parlé à leur entourage, et ainsi de suite. C’est l’effet « boule de neige ».

Le seul blocage aujourd’hui est la conséquence directe du succès de notre projet : nous avons pris pas mal de retard dans la production. C’est pourquoi nous avons décidé d’accompagner nos sous-traitants, de petits ateliers qui n’ont pas beaucoup de souplesse dans leur capacité de production, pour qu’ils puissent former du personnel et soient ainsi capables de faire face au grand nombre de commandes.

 

Quels sont les bénéfices de votre projet,  que ce soit dans le domaine social, économique et (ou) environnemental ?

D’un point de vue social et économique, il y a bien sûr la création d’emploi, qu’elle soit directe ou indirecte. Il ne faut pas oublier non plus les effets de la couverture médiatique à priori assez improbable de notre projet, ce qui nous a beaucoup surpris : le 20h de TF1, le 13h de France 2, BFM…
Les retombées médiatiques ont permis de parler de Romans autrement que du point de vue de la délocalisation de ces dernières années. Je pense par exemple à un fabricant de chaussures qui a eu de nouveaux contacts grâce à ce projet.
D’un point de vue environnemental, notre denim est labelisé « Gots » (Global textile organic standard) : un label textile écolo le plus pointu. Notre coton est bio, teint sans utiliser de substances nocives ni pour l’environnement ni pour ceux qui le portent (sans chrome). Pour une grande marque comme Levi’s, la part du transport est plus importante que celle de la main d’œuvre. Chez nous, c’est l’inverse : la part du transport est moins importante que celle de la main d’œuvre.

 

Que conseillez-vous aux personnes qui souhaitent mettre en place des initiatives similaires ?

Il faut marcher sur ses deux jambes : je veux dire que la cohérence du projet est essentielle. C’est ce qui va rendre le projet audible à des gens qui ne vous connaissent pas. Avec notre projet, nous touchons des personnes sensibles au « made in France », non pas seulement au bio, et qui souhaitent participer à cette aventure. Autre chose : quand vous faites un cadeau, l’écrin est aussi important que le cadeau qu’il renferme. Nous attachons donc autant d’importance à ces deux aspects : communication, nom de la marque, concept, coupe du produit…

 

Champ libre, ce que vous souhaitez ajouter.

Suite au succès du projet 1083, nous avons commencé à travailler à une autre marque. Nous avons rencontré un filateur qui possède le brevet mondial de recyclage de la laine : il recycle le déchet qu’est la vieille laine en en faisant un nouveau fil de laine. C’est ce qu’on appelle l’économie circulaire. Le défi est ici de faire tricoter en France un pull recyclé en France. Cette nouvelle marque s’appellera le Tricolore : une nouvelle campagne de souscription a déjà été lancée sur Internet. (http://fr.ulule.com/letricolore/) Ainsi, on capitalise sur l’expérience de 1083 et on continue d’innover au gré de nos rencontres.

Images (droit à l'image 1083.fr)